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L'EDITO

Aujourd’hui La Maison du conte de Bruxelles change de nom. Et lorsque nous sommes à la veille d’un changement, et face aux résistances qu’il peut parfois provoquer, l’histoire n’est-elle pas bonne conseillère ? Parce qu’elle propose un fond, des références, une ligne directrice et qu’elle offre à voir le récit chronologique d’un parcours.

L’histoire de la Nouvelle maison du conte, est souvent mal ou partiellement connue. N’est-il pas utile de se replonger dans ce qui nous fonde ?

Fruit d’une rencontre entre quatre artistes, « La Maison du conte de Bruxelles » grâce à la reconnaissance d’un ministre de la culture à la COCOF voit le jour il y a 18 ans. Elle était, est et reste dans sa forme actuelle la création de plusieurs artistes. C’est ce qui fait une grande part de sa spécificité.

Son appellation de l’époque est inhérente au manque cruel de reconnaissance de l’art de conter comme un art à part entière et s’inscrit dans une volonté de repérer plus facilement les structures spécialisées ou en voie de spécialisation dans le domaine.

Mais son contenu, sa philosophie de base, ses fondements initiés par Hamadi sont à l’époque révolutionnaires.

En décembre 2000, un article paraît dans la revue l’Autre Parole (revue de fond consacrée à la littérature orale et les cultures populaires), je cite Hamadi : « Le plus souvent, les gens de théâtre, souvent imbus de leur rôle et aveugles à tout ce qui n’est pas frappé du sceau de l’écrit, regardent de haut et avec une condescendance ridicule les humbles conteurs que nous sommes. Pour le dire platement, cette attitude montre simplement l’ignorance dans laquelle ils sont, d’un art qui est la base et le ferment même de leur propre pratique de comédiens et de praticiens de la scène (…) Shakespeare ou Cervantès, par exemple, sont d’immenses écrivains, ils tirent leur génie et leur grandeur même de la tradition orale qu’ils ont connue, appréciée et heureusement pillée. Aussi injustes, parcellaires et stupides que soient ces perceptions de notre métier, comment oserionsnous nous plaindre de cette image dévalorisée qui nous est ainsi renvoyée, si nous-mêmes nous ne nous souvenons pas des territoires et des limites de notre art ?(…)»

Plus loin, il poursuit : « Ce questionnement s’il a lieu, pourrait permettre à chaque conteur d’affirmer d’autant plus son droit de transgresser les lois du genre, de passer allègrement les frontières, de brouiller les pistes quant aux croyances et aux pratiques en la matière.» Le droit de transgresser les lois du genre, de chercher au-delà des frontières établies, n’est-ce pas ce que nous faisons depuis toutes ces années ?

Ensuite vient une série de chapitres dont le premier porte le titre suivant : Le conteur est un « homme de théâtre total». L’auteur rappelle : « Depuis une trentaine d’années, la pratique du conte a vu surgir quelques conteurs professionnels de grand talent qui ont donné ses lettres de noblesse à cet art et qui peuvent autoriser tout observateur de ce métier à conclure que le conteur d’aujourd’hui est un artiste à part entière, un véritable créateur. En effet, écriture, mise en scène, décor, éclairage, costumes et jeu font partie intégrante du travail du conteur.»

Plus loin encore : « Le conteur est un homme de scène ». Je cite « La mise en scène ou – terminologie qui nous semble plus pertinente-, l’écriture scénique est la responsabilité du conteur. (…) c’est le décorateur de son histoire parce qu’il dessine dans l’espace les trajets du héros, (…) il en est aussi l’éclairagiste (…)»

Enfin, le dernier chapitre porte le titre suivant : « Le conteur est un acteur ».

Dans un autre numéro, une interview de Pepito Mateo s’axe sur conte et théâtre. A la question « A quel niveau de la relation-contée utilises-tu les techniques théâtrales ? Et pourquoi ? », il répond : « Si dans le théâtre le conteur n’est qu’un personnage, il englobe à lui seul tout le théâtre. Il est tour à tour, narrateur, complice, témoin, rapporteur, dialoguiste, élément du décor, etc. Moi, j’utilise tous les outils de la théâtralité : gestuelle, attitudes, déplacements, effets de voix, techniques du son et de la lumière… pour écrire oralement l’histoire en réinventant de manière éphémère le temps et l’espace. Toute cette théâtralisation n’est pas là pour donner plus d’ampleur au spectaculaire mais parce que j’ai en bouche mon petit théâtre ambulant et que, n’étant pas l’histoire moimême je peux m’y promener en variant les angles de vue ».

L’art de conter n’est-il pas un art de la dramaturgie, du jeu, un art scénique à part entière, à l’origine même de la forme théâtrale, mêlant dialogue et narration dans un dynamisme constant ?

Hamadi est dans le petit milieu du conte de l’époque, le premier à utiliser le terme - qui en a fait bondir plus d’un et que nous ne cessons d’explorer depuis 18 ans – « art du conteur-acteur » pour tenter de définir notre art. Il est le premier en Belgique à mêler l’art de conter avec l’art de jouer et d’en faire une dimension pédagogique déclinée jusqu’à ce jour de diverses manières. Art qui s’est retrouvé dès le début de la Nouvelle Maison du conte, mêlé à d’autres pratiques artistiques, telles que la musique, la danse, la littérature, la poésie, la sculpture, l’illustration, la photographie, ... C’est cet héritage que nous avons reçu, préservé, transmis, veillant à l’alimenter au fur et à mesure de nos recherches, de nos rencontres, des avancées dans le domaine artistique, veillant toujours à innover.

Depuis les premiers temps de son existence, la Nouvelle Maison du conte rencontre d’autres matières que celle de la tradition orale (telles que la musique, la danse, la littérature, la poésie, la sculpture, l’illustration, la photographie). Elle les questionne, les confronte, en vue d’alimenter la recherche et les créations. Cette ouverture n’est pas apparue hier, ni l’année dernière, ni il y a quelques années, elle était là dès les premiers jours de l’existence de l’association et en a cimenté son socle.

Tout le reste, tout ce qui a découlé de ce trajet inscrit dans une histoire n’est que son magnifique élargissement.

Depuis 18 ans, nous oeuvrons à la reconnaissance de l’art de conter comme un art de la scène. Et enfin, après des années d’un travail souvent mal récompensé, mal reconnu, ou reconnu pour ce qu’il n’est pas, elle nous est accordée. Nous nous sommes battus pendant 18 ans pour que cet art soit visible comme un art de la scène et pour que les structures qui le diffusent soient soutenues financièrement au même titre qu’un théâtre, ou un centre culturel. Ceux-là mêmes qui aujourd’hui dans leurs lieux et leurs salles de spectacles, proposent conférences, projections de films, résidence de création, work-shop, ateliers d’éducation permanente tentant ainsi de répondre aux demandes toujours plus pressentent des institutions qui nous gouvernent et dictent leur vision de la culture.

Mais ouvrons nos recherches aux références extérieures …

Le théâtre …

Loin du premier contentement d’une définition de dictionnaire, le mot théâtre dans sa définition étymologique veut dire : « du point de vue de la salle ». N’est-ce pas en lien direct avec la relation contée ?

C’est à cet endroit de la réflexion que nous pouvons nous tourner vers un des plus grands conteurs qui soit : Peter Brook. Dans son ouvrage intitulé « L’Espace vide », il dit : « Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant que quelqu’un d’autre observe et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé. »

L’espace vide dont parle Peter Brook n’est-il pas celui du conteur ? Cet espace vide qui fait que le verbe, la parole puissent dire l’imaginaire ?

La parole …

Dans l’ouvrage Histoire des moeurs (vol. II Folio Histoire, sous la direction de Jean Poirier) au chapitre L’homme, la parole et le geste, il est dit que la parole y est définie non pas comme le langage, ni comme la langue mais bien comme l’usage que fait un individu de la langue. Et que de façon générale la parole est énergie, mouvement interne, vibration. N’estce pas là le sens même d’une parole contée ?

Le mot « parole » a donc une profondeur et un sens reliés à une histoire très ancienne de l’humanité ! Et Peter Brook, immense homme de théâtre, n’a-t-il pas travaillé fréquemment et appris de lui sur la parole, le récit oral, avec Sotigui Kouyaté, grand griot burkinabé ?

Dans l’ouvrage de Kamel Guennoun « Lettre à un directeur de théâtre » il est dit que si le théâtre perd l’adresse au public, le théâtre n’existe plus. Or que fait d’autre le conteur ?

Les didascalies d’une pièce de théâtre, ne sont-ils pas les dignes restes de la narration du conteur ?

Combien d’autres auteurs, grands hommes de théâtre n’ont-ils pas reconnus que le conteur est l’acteur et que l’acteur est conteur par le simple fait même que tous deux viennent présenter une fiction avec leur corps vivant ?

Combien d’années encore faudra-t-il pour que cela soit entendu non pas comme une frontière infranchissable mais comme un socle commun ?

Toute notre demande de reconnaissance sollicitée et octroyée par le contrat programme se base principalement sur notre capacité à la création, et à la programmation artistique originale et interdisciplinaire. C’est le fruit d’un combat, d’une volonté née du projet de départ et qui a été mené à bout de bras, en acceptant les risques et les difficultés, les obstacles et les découvertes pour une reconnaissance de l’art de conter comme un art de la SCENE.

C’est avec une appellation réductrice que pendant 18 ans, nous avons avancé avec le cœur du projet, développé avec le meilleur de ce que nous sommes et obtenu reconnaissance et soutien financier pérenne qui nous l’espérons suscitent fierté et approbation de la part de ceux et celles qui nous entourent.

Aujourd’hui, nous voulons enfin travailler au jour le jour, et chaque jour de l’année, poursuivre nos rencontres, préciser nos demandes de soutien, ouvrir à encore plus de partenaires internationaux, consolider les avancées obtenues. Aujourd’hui, nous voulons enfin porter un nom qui soit au plus près de ce que nous sommes réellement depuis toutes ces années : au cœur d’un espace vide ou tout peut arriver, un lieu d’expression scénique pointu et surprenant, le théâtre de nos questionnements d’artistes, offerts à un public le plus métissé possible afin de partager une parole vivante, énergique et mouvante. Le Théâtre de la Parole est né !

Et nous sommes plus que ravies de vous présenter cette nouvelle saison haute en couleurs, en découvertes et en surprises… A vos calendriers !

Magali Mineur

Co-directrice